Pourquoi le christianisme naissant a-t-il survécu ?
Dans le cadre d’une réflexion sur son avenir, l’Eglise Protestante de Genève organise une série de conférences. Nous avons eu l’honneur d’accueillir la première soirée, avec le professeur de Nouveau Testament Andreas Dettwiler. Voici quelques notes prises par notre pasteur à cette occasion.
Quelques éléments de contexte
Le christianisme se développe au sein d’une culture qui est celle de la Grèce antique. Cette culture se caractérise notamment par la présence du grec comme langue commune, et une politique religieuse relativement libérale. C’est-à-dire que chacun est libre de croire ce qu’il veut, tant que cela ne vient pas perturber ou menacer la bonne marche de l’Empire. Les villes sont nombreuses et prospères, et les routes romaines fiables. Le judaïsme est également présent au-delà de la seule Judée, et bénéficie d’une structure. Le christianisme se présente ainsi comme une version messianique du judaïsme, avec un certain nombre d’aspects novateurs, à contre-courant de la culture ambiante.
Les aspects novateurs du christianisme
Le Professeur Andreas Dettwiler nous a présenté 9 aspects novateurs du christianisme, qui ont pu contribuer à son succès (ou sa survie, c’est selon). Cliquez sur chaque élément pour en révéler le détail.
Les 9 aspects novateurs
- 1. Un discours totalisant
Être chrétien ne signifie pas simplement de pratiquer certains rite, mais cela engage la personne toute entière. Le christianisme s’accompagne d’un code éthique qui influence considérablement la manière dont le chrétien vit en-dehors des seuls moments de culte. C’est là un héritage du judaïsme.
- 2. Un discours universaliste et exclusiviste
Le message de l’Evangile est exclusif en ce qu’il rejette d’autres divinités. Le chrétien ne vénère pas d’autres divinités en parallèle au Dieu de Jésus-Christ. Cet exclusivisme a conduit les chrétiens a être accusés d’athéismes. Il est universaliste en ce qu’il est ouvert et offert à chacune et chacun. L’identité chrétienne relativise également les facteurs identitaires traditionnels (c.f. Philippiens 3), offre un socle de commun de valeurs, un sentiment d’appartenance, et une intensité émotionnelle particulière. Tout cela se cristallise dans une disposition au martyr des premiers chrétiens, qui sont prêts à sacrifier leurs vies plutôt que de renier le Christ, qui ne manque pas d’interpeler et de révulser en même temps.
- 3. Une nouvelle organisation
Appartenir au christianisme relève d’une appartenance volontaire. La communauté se caractérise par des repas communautaires, la dimension familiale et le vocabulaire qui l’accompagne, et des communautés de petite taille. En même temps, il y a un sentiment d’appartenance supra-régional, où même les plus petites communautés se sentent pleinement appartenir au corps du Christ. La structure est décentralisée et flexible.
- 4. Nouvelles formes d’initiation et de participation
La grande nouveauté est le baptême comme rite initiatique avec une dimension à la fois théologique et sociologique. Cela conduit à créer des communautés inclusives et intergénérationnelles. Les femmes occupent une place importante.
- 5. Une religion sans sacrifices
Le christianisme se démarque par l’absence de sacrifices, mais aussi l’absence de lieux sacrés. Les communautés se réunissent dans des lieux profanes, et il n’y a pas de lieux sacrés de pèlerinage. Cela a l’avantage de simplifier la logistique et de garantir une certaine discrétion. Se pose la question de savoir si le christianisme est une religion selon la définition antique. Réponse : non, le christianisme n’est pas une religion (c.f. l’accusation d’athéisme à l’égard des chrétiens).
- 6. Une éthique sociale exigeante
L’éthique chrétienne insiste sur les notions de solidarité et d’accueil. Cela a pu permettre aux chrétiens de survivre plus facilement que d’autres aux famines et épidémies. A cela s’ajoute une protection radicale des enfants contre la prostitution, et une opposition à l’avortement.
- 7. Un Dieu contre-intuitif
« Nous prêchons Christ crucifié; scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1 Co 1:23). La Croix en elle-même aurait dû disqualifier automatiquement Jésus de Nazareth comme figure divine.
- 8. L’expérience et la réflexion religieuse
Avec le christianisme, une articulation entre les dimensions émotionnelles et intellectuelles s’opère. Cela permet à la fois une stabilisation et une individuation. Les chrétiens peuvent à la fois vivre une expérience religieuse et la penser, avec d’autres mais individuellement aussi.
- 9. A l’avant-garde médiatique
Les chrétiens sont responsables d’une production littéraire intense. Beaucoup de textes nous sont parvenus, mais peu de lieux ou monuments. A l’inverse des autres religions de l’époque. Le christianisme naissant n’hésite pas à employer tous les moyens de communication de l’époque. Que ce soit les lettres (ils inventent même de nouveaux genres littéraires), les voies romaines, et les codex (recueils sous forme de « livres » à la place des rouleaux).
Conclusion
Les chrétiens appartiennent à deux mondes à la fois. Ils sont à la fois en tension et à proximité de la culture dans laquelle ils se trouvent. Ils sont à la fois à contre-courant, et proche du judaïsme dont ils sont les héritiers. Il est cependant difficile de comparer la situation d’il y a 2000 ans en arrière avec la nôtre, tellement les choses sont différentes aux niveaux culturels, politiques, sociologiques, économiques, et religieux.

Que retenir de cette conférence ?
De ce temps d’échange avec le professeur Dettwiler, je (le pasteur Philippe Golaz) retient essentiellement les trois éléments suivants qui me semblent venir interpeler notre situation.
- L’articulation entre l’émotionnel et l’intellectuel représente selon moi un enjeu majeur pour les Eglises réformées en Occident. Sous l’impulsion de la Réforme, nous avons surinvesti la dimension intellectuelle de la foi au détriment de sa dimension émotionnelle. Aujourd’hui, nous avons tendance à avoir une attitude de méfiance voire de condescendance envers ce dernier aspect de l’expérience religieuse. Il nous faut alors travailler à redonner leurs places aux émotions dans nos communautés, en nous rappelant que les émotions sont bonnes, et qu’elles nous ont aussi été données par Dieu (tout comme notre cerveau), et qu’il serait dommage de nous en priver.
- La flexibilité de la structure de l’Eglise au premier siècle a fait place à des structures d’Eglise qui de plus en plus nous pèsent voire nous étouffent. Il nous faut oser aller vers plus de flexibilité et de liberté dans nos manières de concevoir l’Eglise, sans pour autant abandonner l’exigence de la solidarité et l’appartenance supra-régionale à ce que l’on appelle le corps du Christ. Cela passera peut-être bien par le développement d’Eglises de maison (nous n’inventons rien)
- L’avant-garde médiatique a joué un rôle important dans la diffusion du christianisme au premier siècle d’abord, et à la Réforme ensuite. Les réformateurs ont su utiliser à leur avantage le développement de l’imprimerie pour diffuser leurs idées et leurs textes. Aujourd’hui, nos Eglises réformées sont à la traîne alors qu’une autre révolution de la communication a eu lieu il y a quelques décennies déjà : internet. Il nous faut prendre au sérieux cette dimension de la culture qui est la nôtre, et aborder internet non pas comme un moyen de communication parmi d’autres, mais comme un lieu de ministère à part entière.
Ceci étant dit, il ne faut pas oublier une chose. L’Eglise n’est pas notre Eglise. Elle est d’abord et avant tout Eglise de Jésus-Christ. C’est Lui qui en est la tête. Ainsi, si nous souhaitons voir nos communautés au minimum se renouveler, c’est vers Lui que nos regards doivent se tourner.
Je trouve l’image d’Elie qui met au défi les prophètes de Baal (en 1 Roi 18) très parlante. Les deux groupes semblent faire la même chose. Ils empilent tous des pierres, et du bois, et y placent un taureau. Elie semble se compliquer la tâche un petit peu plus en faisant verser de l’eau en abondance sur l’autel. Mais c’est l’intervention de Dieu qui vient littéralement mettre le feu à l’autel et au sacrifice. Tout ce que nous pouvons faire, c’est empiler du bois. Nous ne pouvons pas par nous-même produire l’étincelle qui saura remettre le feu dans nos communautés. Ce feu, c’est le feu de l’Esprit. Et seul le Père peut l’envoyer.



Prochaines étapes de la Caravane de la mission
- « Paul, le missionnaire » avec Daniel Marguerat. Le 23 novembre 2023 à 19h30 à l’auditorium Barbier-Mueller (24 place du Bourg-de-Four, 1204 Genève)
- « Entre communions et divisions, défis des premières communautés chrétiennes » avec Daniel Marguerat. Le 5 décembre 2023 à 18h30 à la salle André Trocmé (11 rue Jean-Dassier, 1201 Genève)
- « La quête du Royaume de Dieu : quelques expériences du monachisme primitif« avec Gregor Emmenegger. Le 17 janvier 2024 à 18h30 au temple de Plan-Les-Ouates (173 route de Saint-Julien, 1228 Plan-les-Ouates)
- « Jésus a-t-il voulu fonder une Église ?« avec Christine Pedotti. Le 13 février 2024 à 18h30 au Centre paroissial de Bernex-Confignon (20 chemin de Sur-Beauvent, 1233 Bernex)
- « Renouveler le témoignage chrétien aujourd’hui » avec Christophe Chalamet. Le 4 mars 2024 à 18h30 au Centre Paroissial de Chêne (77 rue de Genève, 1225 Chêne-Bourg)
- « Soigner les oasis, une autre vision de l’Église« avec Emmanuel Fuchs et Charles de Carlini. Le 18 avril 2024 à 18h30 au Centre paroissial de Malagnou (3 chemin Rieu, 1208 Genève)